On répète que les soft skills deviendront décisives, sans jamais préciser lesquelles. La distinction utile ne passe pas entre savoir-être et hard skills, elle passe entre les savoir-être qui s’exercent dans une situation à enjeu et ceux qui ne sont que des manières d’être agréables au travail.
Une catégorie trop large pour être utile
Sous le terme de savoir-être, on range aussi bien la ponctualité que la capacité à arbitrer un conflit, aussi bien l’esprit d’équipe que la tolérance à l’ambiguïté. Ces éléments n’ont ni la même difficulté d’acquisition, ni la même rareté, ni la même valeur pour une organisation.
Le critère de tri le plus opérant est le suivant : le savoir-être en question s’exerce-t-il dans une situation où quelque chose peut mal se passer ? Si oui, il est difficile à évaluer, rare, et il prend de la valeur à mesure que le reste s’automatise. Si non, il relève du confort de fonctionnement collectif, ce qui est utile mais ne différencie personne.
Un baromètre Lefebvre Dalloz publié en 2025 va dans ce sens : 86 % des professionnels interrogés jugent nécessaire de renforcer leurs compétences humaines face à la montée de l’IA, en citant en priorité l’adaptabilité, la pensée critique et la gestion du stress.
Ceux qui prennent de la valeur
La tolérance à l’ambiguïté d’abord : la capacité de travailler sans que le cadre soit fixé, de tenir une décision provisoire et de la réviser. Les outils fonctionnent bien quand le problème est posé ; poser le problème reste le travail humain.
La capacité de tenir un désaccord ensuite. Une organisation où la contradiction ne s’exprime plus adopte les recommandations de ses outils sans les interroger. Savoir formuler une objection et la maintenir sans rompre la relation devient une fonction de sécurité, pas une question de tempérament.
La fiabilité sous pression enfin, entendue comme la constance de la qualité quand les conditions se dégradent. Elle se distingue de la performance en régime normal, que l’automatisation rend précisément commune.
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Ceux qui en perdent
La rigueur formelle, entendue comme l’absence de fautes et la conformité aux formats, se banalise : les outils la produisent par défaut. Elle reste nécessaire et cesse d’être distinctive.
La rapidité d’exécution sur des tâches standard suit le même chemin. Une personne réputée rapide sur la production de documents perd l’avantage qui la définissait, ce qui explique certaines pertes de repères chez des professionnels compétents.
La capacité à mémoriser une documentation volumineuse enfin. Elle conserve une valeur indirecte, parce qu’elle nourrit le jugement, mais elle ne vaut plus par elle-même.
Comment ils s’évaluent réellement
Un savoir-être ne s’observe pas dans l’absolu, il s’observe dans une situation. C’est la raison pour laquelle les questionnaires déclaratifs pris isolément ont une valeur limitée, et pour laquelle les dispositifs sérieux croisent un questionnaire avec une mise en situation et un entretien.
Pour une personne qui veut faire valoir ces compétences, la conséquence est directe : les affirmer ne sert à rien, les documenter sert. Une situation précise, ce que vous avez fait, ce que cela a produit. C’est la seule forme sous laquelle un savoir-être devient crédible.
Peut-on les développer ?
En partie, et pas de la même manière que des connaissances. Ce qui fonctionne repose sur trois conditions : une exposition réelle à la situation, un retour sur ce qui s’est produit, et une répétition espacée dans le temps. Une formation qui ne réunit pas ces trois conditions produit une prise de conscience, ce qui n’est pas rien, mais pas une compétence.
Ce constat a une conséquence pratique : le meilleur terrain de développement est le poste actuel, à condition d’y demander des situations qu’on n’a pas l’habitude de traiter. Une mission transverse, une négociation, l’animation d’un sujet difficile valent davantage qu’un module de deux jours.
Ce qu’il faut en retenir
La question n’est pas de savoir si les savoir-être comptent, mais lesquels. Ceux qui s’exercent dans les situations à enjeu prennent de la valeur, ceux qui relèvent de la conformité en perdent. Et dans les deux cas, ils ne valent que rattachés à une compétence de fond : un savoir-être sans domaine ne tient pas.
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FAQ
Les soft skills remplacent-elles les hard skills ?
Non, le rapport entre les deux se déplace mais l’un ne se substitue pas à l’autre. Un savoir-être s’exerce toujours dans un domaine, et il perd tout appui sans compétence technique.
Peut-on les mettre sur un CV ?
Affirmées seules, elles n’apportent rien. Rattachées à une situation décrite en trois lignes, elles deviennent vérifiables et donc utiles.
Un test de savoir-être a-t-il une valeur ?
Il a une valeur d’éclairage quand il est restitué et discuté, et une valeur faible quand il est utilisé seul comme filtre.
Ce besoin est-il vraiment nouveau ?
Non : les recruteurs font remonter ce critère depuis plusieurs années. Ce qui change avec l’IA, c’est le niveau d’exigence sur les situations où ces savoir-être s’exercent réellement, plus que leur apparition.
Par le Dr Emeric Lebreton, docteur en psychologie, écrivain et PDG du groupe ORIENTACTION
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