Les compétences qui résistent ne s’acquièrent pas dans une salle : elles s’acquièrent en situation, avec un retour et de la répétition.
Le poste actuel est donc le meilleur terrain disponible, à condition d’y demander délibérément ce qu’on n’a pas l’habitude d’y faire.
La formation formelle vient ensuite, sur les manques précis. Un sondage de l’Apec mené en mai 2024 relevait déjà qu’un cadre sur deux se disait demandeur d’une formation sur l’IA : la question n’est donc pas de savoir s’il faut monter en compétences, mais comment le faire sans quitter son poste.
Pourquoi la formation seule ne suffit pas
Une connaissance se transmet par un exposé, une compétence de jugement ne se transmet pas de cette manière. Elle suppose d’avoir décidé dans une situation incertaine, d’en avoir vu les conséquences, et d’avoir recommencé. Aucun de ces trois éléments n’est présent dans un module de deux jours.
Cela ne disqualifie pas la formation, cela précise son rôle : elle apporte un cadre, un vocabulaire et des repères qui rendent l’expérience interprétable. Une personne formée tire davantage d’une même situation qu’une personne qui ne l’est pas. L’ordre efficace est donc souvent l’inverse de celui qu’on imagine : exposition d’abord, formation ensuite, pour donner un nom à ce qu’on a vécu.
Les quatre terrains disponibles dans un poste
Le premier est la situation inhabituelle. Demander à traiter le dossier qui sort du cadre plutôt que la série de cas standard, accepter l’arbitrage que personne ne veut prendre, animer la réunion difficile. Ces occasions existent dans presque toutes les organisations et sont rarement disputées.
Le deuxième est le rôle transverse. Participer à un groupe de travail, piloter le déploiement d’un outil, représenter son service dans un projet : ces missions exposent à la négociation, à l’arbitrage et à la responsabilité, c’est-à-dire exactement aux familles qui résistent.
Le troisième est la transmission. Former un nouvel arrivant oblige à expliciter ce qu’on fait sans y penser, et c’est l’un des meilleurs révélateurs de son propre niveau de maîtrise. Ce qu’on ne parvient pas à expliquer est souvent ce qu’on ne maîtrise qu’en routine.
Le quatrième est le contrôle des productions automatisées. Devenir la personne qui relit, corrige et décide de suivre ou non la recommandation de l’outil place au bon endroit dans la chaîne, à condition que ce rôle soit reconnu et non subi.
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Obtenir le retour, qui est la partie manquante
L’exposition sans retour produit de l’habitude, pas de la compétence. Or le retour est ce qui manque le plus dans la vie professionnelle ordinaire : on apprend qu’une décision était mauvaise quand elle a échoué, rarement avant.
Trois manières de le provoquer. Demander un retour circonstancié sur un livrable précis plutôt qu’une appréciation générale. Solliciter une personne plus expérimentée sur une décision en cours, et non après coup. Écrire, avant de décider, ce que vous attendez comme résultat, puis comparer : c’est le seul retour disponible quand personne d’autre ne peut en donner.
Ce qui relève de la formation formelle
Trois cas la justifient. Un manque technique identifié, qui bloque l’accès à une situation : un outil, une norme, une méthode. Une certification exigée par le marché ou la réglementation. Un besoin de cadre théorique sur un sujet où l’expérience seule tourne en rond, ce qui est fréquent sur les questions de management et de conduite du changement.
Le repérage du besoin gagne à être précis. Se former à l’intelligence artificielle en général produit peu d’effet ; apprendre à utiliser ces outils dans les cas d’usage de son propre métier en produit immédiatement, et place du côté de celui qui pilote.
Le financement, en restant prudent
Plusieurs voies existent selon la situation. Le compte personnel de formation peut financer tout ou partie d’une action éligible, dans la limite des droits acquis, avec un reste à charge possible. Le plan de développement des compétences de l’entreprise finance les actions qu’elle décide, et c’est là que se joue l’essentiel pour un salarié en poste.
D’autres dispositifs existent sous conditions, notamment pour les projets de transition et pour certaines reconversions. Les règles évoluent régulièrement : les conditions applicables se vérifient auprès de l’organisme concerné avant tout engagement.
Fixer une cible plutôt qu’une intention
Une intention de progresser ne produit rien. Une cible datée et vérifiable en produit : avoir piloté une situation d’un type donné d’ici la fin du semestre, avoir formé quelqu’un, avoir obtenu une certification identifiée.
Cette cible a un second usage, moins évident. Elle donne une matière concrète à l’entretien professionnel, et transforme une demande vague en proposition discutable. C’est souvent ce qui fait la différence entre une demande acceptée et une demande renvoyée au cycle suivant.
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FAQ
Combien de temps faut-il pour développer une compétence de jugement ?
Elle se construit sur plusieurs années et par paliers, à mesure que les situations traitées gagnent en complexité. Ce qui accélère n’est pas le volume d’expérience mais la qualité du retour obtenu.
Mon employeur doit-il financer ma formation ?
Il est tenu d’assurer l’adaptation des salariés à l’évolution de leur emploi. Les modalités et le périmètre se discutent, notamment lors de l’entretien professionnel.
Faut-il se former en dehors du temps de travail ?
C’est une possibilité, pas une obligation. Les conditions de prise en charge et de temps varient selon le dispositif mobilisé et méritent d’être vérifiées avant de s’engager.
Beaucoup de salariés se forment-ils seuls, sans attendre leur employeur ?
C’est aujourd’hui fréquent : plusieurs enquêtes sectorielles font état d’une part importante de salariés qui développent leurs compétences IA sur leur temps personnel, faute de parcours clair proposé en interne. Cela confirme l’intérêt de structurer sa propre démarche plutôt que d’attendre une offre.
Par le Dr Emeric Lebreton, docteur en psychologie, écrivain et PDG du groupe ORIENTACTION
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